Denis Nold et Ye Yu à la rencontre des Hengpiao

Denis Nold et Ye Yu à la rencontre des Hengpiao

Le film I Got a dream de Denis Nold et Ye Yu a beaucoup fait parler au dernier festival Ciné-en-Courts à Soulac-sur-Mer l’année dernière. Les coulisses des « ressources humaines » du monde de la figuration dans les grands studios chinois sont édifiantes. Ye Yu, installée en France depuis 20 ans, adhérente au club CVMARC de Compiègne et son mari Denis Nold nous expliquent les circonstances de ce tournage hors du commun.

L’Ecran de la FFCV : Quelles étaient vos motivations pour tourner un documentaire sur les figurants qui rêvent de gloire dans le cinéma chinois ?

Denis Nold : Nous avons été frappés Ye et moi, par la coexistence en Chine de l’opulence et de la misère. Ce n’est pas ce que Ye a connu pendant son enfance, dans la Chine communiste d’avant l’ouverture et la course aux profits. Les gens étaient pauvres mais solidaires. L’industrie du cinéma a très tôt attiré les investisseurs et les rêveurs.  Le cinéma, a-t-on déjà dit, c’est l’industrie du mensonge, car elle met en images ce qui n’existe pas, un terrain de rêve pour tous les rêveurs.

Ye Yu : La figuration a tout de suite été un besoin indispensable et le domaine des petites gens de la campagne. Nous avons été frappés par l’opulence et le faste de cette industrie, et les conditions de vie des figurants attirés par l’espoir de partager cette prospérité et cette renommée. Les journaux chinois parlaient déjà des difficultés des figurants de Pékin. Rien que leur nom était révélateur de leur statut social : Beipiao, « vagabonds de Pékin ». En parlant de cela avec un ami dans ma ville d’origine, nous avons découvert l’existence des Hengpiao, les « vagabonds de Hengdian », mais aussi des studios et des expériences sociales de ce petit village devenu en une dizaine d’années, le Hollywood de la Chine. 

L’Ecran de la FFCV : Vous semblez avoir bénéficié d’autorisations exceptionnelles pour accéder au cœur des tournages dans les studios de Pékin comme à Hengdian, le nouveau Chinawood aux studios gigantesques. Comment avez-vous procédé ?

Ye Yu : Cet ami, journaliste renommé, nous a ouvert les portes de Hengdian où nous avons été accueillis et aidés dans nos contacts. Nous y avons été accompagnés par un guide, mais des contacts nous ont aussi aiguillé vers des rêveurs plus en marge. A Pékin, nous sommes entrés en contact direct avec les Beipiao qui faisaient le pied de grue devant les entreprises de production.

Denis Nold : Le tournage à Pékin a été difficile. Les figurants qui désiraient témoigner ont participé chaque fois pendant une journée, et refusé de poursuivre le lendemain car ils ont fait l’objet de pressions. Nous avons tourné pendant une semaine et les pressions sur nous ont été insidieuses mais contenues du fait de mon statut d’étranger. Ce sont cependant ces Beipiao qui nous ont donné les témoignages les plus édifiants sur leurs conditions de vie et de travail, mais aussi sur la force de ces rêves qu’ils savent ne devoir rester pour beaucoup que des rêves.

L’Ecran de la FFCV : Vous nous faites partager le rêve mais aussi le dur quotidien de quelques-uns de ces aspirants comédiens parfois venus en famille de lointaines contrées. Comment avez-vous rencontré, et pu suivre en toute confiance, ces personnes si différentes ?

 

Denis Nold : A Hengdian, l’association gérant le site nous a mis en contact avec des figurants désirant témoigner. Étant de nationalité chinoise, Ye a seule pu accéder aux studios de tournage. Un ”guide” et un ”cameraman” l’ont accompagnée sur les plateaux, mais les contacts établis nous ont permis d’entrer en contact en soirées avec des acteurs différents.

L’Ecran de la FFCV : Il semblerait que les Hengpiao soient le sujet d’un film toujours inédit en France, I am somebody (Wǒ shì lùrén jiǎ), réalisé par Derek Yee. Ce film avait fait l’ouverture du Festival International du Film de Shanghai en 2015. Avez-vous eu l’occasion de le voir ?

Ye Yu : J’en ai entendu parler, mais je ne l’ai pas vu. Notre film a été diffusé dans une version adaptée sur la chaîne officielle de la province du Zhejiang, où se trouve Hengdian. A notre connaissance, nous avons été les premiers à nous intéresser aux conditions de vie des figurants dans le cinéma chinois.

L’Ecran de la FFCV : Les conditions de vie des Hengpiao se sont-elles améliorées face aux nombreuses difficultés que vous décrivez ? La qualité et la quantité des productions asiatiques, et chinoises en particulier, nourrissent-elles toujours autant le rêve de se faire une place dans ce milieu 

Ye Yu : Les rêves sont toujours bien présents. La qualité de la production s’est diversifiée avec la multiplication des tournages de séries télévisées d’une part, et de très grandes productions cinématographiques internationales d’autre part. Les séries, autrefois concentrées sur les grandes pages officielles de la révolution communiste, traitent maintenant de tous les sujets. La télévision, comme le cinéma officiel sont entièrement entre les mains de l’État. Dans ce contexte, les rêves de réussite et de gloire personnelles se teintent aussi de la fierté de participer à une activité d’identité nationale et de prestige.

L’Ecran de la FFCV : Qu’est-ce qui fait rêver ces apprentis comédiens chinois ? Est-ce les réalisateurs de renommée internationale (Chen Kaige, John Woo, Zhang Yimou – sans compter d’autres très célèbres de Taïwan…), les stars internationales (comme Gong Li, Tony Cheung, ou dans un autre registre Wang Bao Qiang cité dans votre film), ou bien les téléfilms, les séries populaires ? Ou bien le rêve est-il simplement de pouvoir en vivre en cumulant des cachets modestes ?

Denis Nold : Le niveau de vie s’est élevé en Chine, mais les conditions de vie sont toujours difficiles, et le rêve reste un moyen privilégié de le supporter. Hengdian a toujours été un précurseur dans le domaine de la protection sociale et des valeurs. C’est dans ses gênes. Les studios ont été créés par le maire d’un petit village et par la population de ce village pour apporter aux habitants de ce village un moyen de vivre et de sortir de la misère. Ce n’est pas une construction étatique ou un investissement financier sans âme. Les volumes de production ont augmenté les besoins en figurants et donc leur nombre et leur influence. Les tarifs horaires sont passés de 5 à 12 yuans. Un ”statut d’intermittent” assure maintenant un revenu plus régulier aux figurants avec une légère indemnité pour les périodes où ils ne travaillent pas.

Ye Yu : Les ouvriers venus des campagnes, les Nong Min Gong dont nous avons parlé dans L’école des oubliés, après avoir travaillé pendant des années dans les villes, préfèrent maintenant retourner vers leurs villages et leurs champs avec le petit pactole qu’ils ont accumulé et y travailler la terre (le visage vers le sol, le dos vers le ciel). Il y a donc maintenant dans les villes davantage de demande d’ouvriers que de gens disponibles. Les conditions de vie des Nong Min Gong se sont en conséquence améliorées.  Ces dernières années, le métier de figurant est devenu aussi un job de vacances pour les étudiants. Pour eux, c’est plutôt pour une expérience dans la vie.

L’Ecran de la FFCV : Avez-vous connaissance d’un cinéma autoproduit, de productions de courts-métrages, d’associations d’amateurs en Chine ? Les jeunes générations chinoises sont-elles de grandes consommatrices, productrices et “partageuses” de vidéo YouTube et TikTok ?

Denis Nold : Nous nous sommes intéressés surtout aux figurants, mais les Hengpiao, ce sont aussi tous les autres métiers du cinéma. Des écoles spécialisées forment les professionnels, même si à la sortie, les places sont chères. Mais ce n’était pas notre sujet. Les figurants, cela reste essentiellement des paysans qui rêvent de percer dans un métier fabuleux. Tous connaissent l’histoire de Wang Bao Qiang, ce paysan qui n’avait même pas réussi à aller au bout de son école primaire, et qui est soudain devenu une très grande vedette. Ils se disent donc : pourquoi pas moi ?

Les auto-producteurs ont du mal à percer sous le poids de la censure et du lobby professionnel. Certains, comme Zhang Yuan ou Wang Bing (respectivement auteurs de East Palace West Palace, Les Petites fleurs rouges pour le premier ; de A l’Ouest des rails, Le Fossé, Les Trois sœurs du Yunnan pour le second, NdlR), commencent à être connus à l’étranger mais sont interdits en Chine.

En Chine, les clubs et les associations libres telles qu’on les connaît chez nous, n’existent pas. Une association, c’est une émanation de l’État, dirigée par un représentant de l’État. Il existe bien sûr un cinéma d’amateurs, mais il est éparpillé et isolé, et sans structure. La qualité reste faible, c’est un cinéma de famille ou de loisir et il se limite souvent à faire joujou avec une caméra ou un drone. Il y a cependant une volonté de se perfectionner, mais sans structure, cela reste difficile.

L’Ecran de la FFCV : Vous aviez réalisé L’école des oubliés il y a quelques années. Ce documentaire évoque le sort des enfants de paysans venus en masse travailler à la ville sans contrat, et qui sont rejetés de l’école publique. Quelles ont été les circonstances qui vous ont motivé à parler de ce problème méconnu ?

Denis Nold : Ce qui nous a motivés, ce sont les conditions de vie des Nong Min Gong et le déni de leurs droits. Les journaux chinois parlaient de groupes d’élèves instituteurs qui envoyaient leurs membres travailler gracieusement dans des écoles primaires et des collèges en difficulté. Nous avons voulu faire un documentaire sur ces étudiants. Nous avons pris contact avec eux et nous avons découvert ces écoles oubliées par les gouvernements national et locaux. Ce sujet a fait l’objet, un an plus tard, d’un dossier de fond dans le New York Times. L’État a fini par ”résoudre” le problème en fermant ces écoles parallèles pour des raisons de ”sécurité des banlieues”. La situation scolaire de ces enfants s’est un peu normalisée avec la diminution du nombre d’enfants scolarisés suite à la politique de l’enfant unique.

L’Ecran de la FFCV : Ye Yu, vous avez récemment montré aux adhérents du club CVMARC un document qui montre votre mère raconter sa vie, et notamment sa conversion à la religion chrétienne, à sa petite fille. Pouvez-vous nous en dire davantage et peut-on espérer une diffusion moins confidentielle de ce document dit-on exceptionnel ?

Ye Yu : C’est un document très personnel et sensible qui pour le moment reste confidentiel et familial. Mais je pense y travailler prochainement, en images ou par écrit. Une sorte de mémoire de quatre générations de femmes, depuis ma grand-mère qui a connu la guerre sino-japonaise.

L’Ecran de la FFCV : Quels sont vos projets, de cinéma notamment, avec votre mari Denis et le club de Compiègne ? A quoi ressemblerait un I got a dream avec vous-mêmes dans le rôle principal ?

Ye Yu : Nous nous intéressons à des documents concernant certaines populations (minorités en Chine, communautés chinoises en France…), et nous avons déjà abordé fugacement ce dernier sujet dans ”Hong Bao”, disponible, je crois, dans la médiathèque de la fédération. J’ai intégré l’enseignement de la langue chinoise et ça ne me laisse pas beaucoup de temps. Cependant, comme je ne maîtrise pas totalement la langue française, l’image reste pour moi un langage privilégié. Mais les tournages restent une entreprise lourde et de plus en plus difficile, et nous avons d’autres priorités. Pour ce qui est de moi-même dans ”le rôle principal”, Denis me pousse depuis des années à me raconter. Je le ferai (au moins d’abord) par l’écriture, mais il me faut encore rassembler des documents et des archives. Nous avons des projets, ils se réaliseront en temps voulu.

Propos recueillis par Charles Ritter

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