« Après une guerre nucléaire, le monde est dévasté par la radioactivité. La nature reprend doucement ses droits et seules quelques personnes survivent difficilement ». Voilà pour le pitch et le contexte. Là où l’auteure Éléonore Morano surprend et fascine, c’est par ses partis pris minimalistes exigeants : aucun dialogue dans cette errance d’un personnage au sein d’un monde devenu sans pitié. Un film d’une puissance radicale rarement vue dans le réseau de la fédération.
L’Ecran ►► C’est votre première participation comme cinéaste dans le réseau de la fédération. Pouvez-vous vous présenter ?
Éléonore Morano ►► J’ai 28 ans et j’aime le cinéma depuis toujours. C’est mon frère qui m’a fait découvrir cette passion à la sortie du Seigneur des Anneaux. Nous filmions des petits courts métrages dans le jardin avec la caméra de nos parents. Il m’a également beaucoup aidée lors de la réalisation de mes courts métrages. J’ai ensuite suivi des études à l’ESRA (Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle, NdlR) de Paris, puis j’ai travaillé dans une société de doublage de films et de séries. Je réalise des courts-métrages pendant mon temps libre quand je peux, avec mes amis.
L’Ecran ►► Comment se situe Survivre dans votre parcours de cinéaste ? Quelles sont les motivations et intentions qui vous ont inspiré ce film ?
Éléonore Morano ►► J’étais sur un tournage avec mes amis et nous filmions à côté d’un ancien fort abandonné. Je fais également beaucoup d’Urbex et je trouve les lieux abandonnés magnifiques. Et j’ai voulu essayer de transmettre cet amour des ruines en image. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai choisi de ne pas faire de scénario très poussé. Pour que l’on puisse se concentrer davantage sur les décors.
L’Ecran ►► Le film se distingue par un très fort parti pris – contemplatif, dites-vous –, celui de suivre pendant 18 minutes, sans le moindre dialogue, la déambulation d’une survivante solitaire dans un environnement de désolation tchernobylien. Dès les premiers instants du film, on est saisi par la puissance picturale et sonore du film, qui a dû demander un travail technique d’une grande exigence. Pouvez-vous nous donner des précisions sur les outils utilisés : prises de vue, objectifs, filtres pour la partie image ; travail du sound design, prises de son, mixage pour la partie son ?
Éléonore Morano ►► J’ai voulu appuyer la solitude à travers le son également. C’est aussi pour ça qu’il n’y a aucun dialogue. Nous n’avions pas d’ingé son sur le tournage et tout a été recréé en post prod par un ami/collègue ingénieur du son. Nous avons pris dans des banques de son et nous avons également créé des bruitages. J’ai apporté les accessoires du film et j’ai recréé certains passages en studio. Les sons de raclements de gorge sont en fait les miens. Le mixage a été fait dans le studio où je travaille par un de mes collègues, sur Protools. Le cadreur est un ami qui a utilisé sa Blackmagic et un objectif anamorphique. Il a ensuite monté sur DaVinci Resolve. Je ne sais pas comment il a fait pour la partie étalonnage, je m’y connais très peu, mais nous visualisions plutôt un monde grisâtre, terne. Mon frère a pu faire des images avec son drone. La musique a été composée par une connaissance. J’ai pris pour inspiration des musiques de jeux vidéo comme The Last of Us.
L’Ecran ►► L’objet le plus précieux dans le film, auquel le personnage s’accroche comme à une bouée de sauvetage, est étonnament un livre. Et dans ce désastre environnemental post-numérique, vous avez choisi un ouvrage ancien quasiment oublié : Survivre de Marcel Battiliat, publié en 1926. Une découverte qui a été l’une des inspirations du scénario ?
Éléonore Morano ►► J’adore la littérature et c’est souvent ce qui me permet d’échapper à la réalité -comme le cinéma. Je voulais que le personnage ait un objet auquel elle est attachée et qui lui permette de s’évader de ce monde dévasté. Un objet insolite, puisqu’il ne sert en rien à sa survie. C’est d’ailleurs la seule chose qu’elle ne se fait pas voler, parce que pour beaucoup, ce n’est pas la chose la plus utile dans ce contexte-là. J’ai voulu trouver un livre avec le même titre que le film. En faisant des recherches, je suis tombée sur ce magnifique livre ancien. Je le trouvais très mystérieux puisque je n’ai trouvé aucun résumé. J’ai alors décidé de le prendre.
L’Ecran ►► Quel a été le travail de direction d’acteur pour une mise en scène aussi singulière ? Avez-vous également travaillé avec la comédienne Mélodine Barthmus sur le HMC (habillage maquillage coiffure, NdlR) ? La casquette taguée « Live Laugh Love » détonne par sa cruelle ironie dans ce monde où pitié et solidarité ont disparu.
Éléonore Morano ►► Je lui ai beaucoup demandé de marcher ! Le reste a été très spontané. Je lui expliquais chaque scène et les mouvements à faire. Pour le HMC, j’ai tout fait moi même. Je lui ai demandé de ni se laver ni se coiffer au réveil, puis je lui ai mis du fard a paupière noir sur le visage pour faire un effet crasse. Je lui ai plongé les doigts dans de la terre et sali ses vêtements. Le tournage a été éprouvant pour elle puisqu’il faisait assez froid. L’arme est un pistolet de airsoft. J’avais également acheté une balle, qui devait représenter la dernière balle de son arme. Malheureusement, je l’ai oubliée le jour du tournage. Le « Live Laugh Love » de la casquette, j’ai toujours trouvé cette phrase assez ridicule. Et je trouvais que ça l’était encore plus dans cette situation. Je trouvais ça très ironique et c’est pour ça que j’ai choisi de la lui faire porter.
L’Ecran ►► Gérez-vous vous-même la diffusion de ce film ?
Éléonore Morano ►► Oui, j’ai regardé les différents festivals et je l’ai inscrit quand je le pouvais. Après mon adhésion au CNC Lorraine Vitrey, j’ai pu avoir leur aide pour le diffuser.
L’Ecran ►► Quel est l’apport du Cinéma Non Commercial (CNC) de Lorraine Vitrey, club de la Région 5 où vous êtes adhérente ?
Éléonore Morano ►► J’ai diffusé pour la première fois ce court métrage à un festival à Toul. J’ai rencontré un membre de l’association CNC ce jour-là et il m’a proposé de le présenter à leur festival. J’ai ensuite rejoint le club et leur aide m’a permis d’aller plus loin. Je ferai normalement partie du jury du prochain festival régional.
L’Ecran ►► Quelle est l’actualité d’Éléonore Morano aujourd’hui ?
Éléonore Morano ►► J’ai réalisé un autre court métrage pour le fun l’année dernière :
Celui-là est dans l’esprit Cyberpunk. L’idée m’est venue en jouant au jeu cyberpunk 2077. Je travaille dans la boîte de doublage jusqu’à décembre puis je rentre vivre à Nancy et je ferai des vidéos institutionnelles et plus de courts métrages si je le peux.
Propos recueillis par Ch.R.
